3 jours de peine

Depuis plusieurs mois, chaque matin j’ouvre mon compte Facebook et je clique sur le lien qui me propose de revoir ce que j’avais posté à la même date les années précédentes. Et j’efface tout.

J’efface tout parce que je crois que le big-data est tout aussi dangereux pour nos vies personnelles que le nucléaire[1]. Je lui ai donc attribué une « demi-vie » car j’ai bien conscience qu’effacer un post sur un mur Facebook ne l’efface pas, ou pas immédiatement, des backups et autres archives numériques d’internet.

Et un matin Facebook m’a suspendu trois jours pour avoir posté une photographie d’un nu féminin prise par Dora Maar.

Cette suspension faisait suite à une précédente, d’une seule journée celle-ci, due à la publication de deux œuvres d’Annette Messager représentant deux torses de femmes sur lesquels elle avait peint.

L’occasion m’était donc donnée d’effacer l’ensemble – ou presque – de mes posts depuis l’origine. Une bonne partie étant déjà supprimée depuis le début de cette routine quotidienne., me disais-je. Hélas, comme bon nombre de personnes, j’ai des périodes d’addictions à Facebook et il m’en restait de quoi m’occuper à plein temps.

Je suis méthodique, je suis persévérant, je suis patient. Je l’ai fait. J’ai passé la majeure partie de ces 72 heures à faire le job. A supprimer le maximum d’informations possible sur moi et constater ce qu’il restera du 2ème des 10 algorithmes qui gouvernent le monde numérique.[3]

Le travail consiste à supprimer un à un chacun des posts, chacune des photos de profil ou de mur, chaque identification. Sauf quelques rares, j’y reviendrai. Oui, c’est un fastidieux travail de fourmi bornée, ce sont des milliers de posts, il est fait pour moi :

Aller visiter son propre mur, scroller légèrement et un nouveau menu apparait en haut de l’écran, cliquer sur récent, choisir l’année, éventuellement le mois puis, pour chaque post :

  • Un clic sur la petite flèche en haut et à droite du post.
  • Un clic sur « Supprimer » dans le menu contextuel qui apparait.
  • Un clic sur le bouton « Supprimer la publication » dans la boite de dialogue qui apparait.

Bien évidemment la méthode varie selon qu’il s’agisse d’une publication, d’une identification ou du changement de photo de mur ou de profil.

Bien évidemment Facebook n’affiche pas l’ensemble de vos archives. Vous ne verrez apparaitre qu’une partie de ce que vous avez posté autrefois. Il faut revenir plusieurs fois (2 ou 3 fois minimum pour chaque mois) pour voir apparaitre celles qui vous étaient encore cachées. J’ai été amené à le faire une dizaine de fois environ pour chaque année.

Je serais capitaliste et l’origine de mes revenus proviendrait du Big-Data, je ferais pareil que Facebook. Je me démerderais pour qu’il soit long et pénible d’effacer quoi que ce soit. Logique.[4]

Ceci dit, j’ai passé 3 journées sans publications suggérées.

Puisqu’il faut tout effacer un à un (sauf quelques rares), cela permet de relire une dernière fois son parcours personnel et militant. Et comme pour tout parcours militant féministe et écologiste et LGBT, cela donne aussi une petite rétrospective mondiale d’ensemble.

Et ce n’est pas beau à voir. C’est même triste à pleurer toutes ces manifs qui n’ont servi à rien, toutes ces dénonciations de crimes et d’horreurs et d’injustices qui n’ont pas suffi pour que cela s’arrête, toute cette peur qui est montée dans nos consciences.

Je ne veux pas laisser cela comme souvenir, mêlé à mes souvenirs personnels d’amours et d’amitié cela ressemble trop à un « Journal d’Anne Franck » du XXIe siècle, d’avant le grand embrasement final.

J’aurais pu les laisser ceux-là, mes souvenirs personnels. Mais j’ai choisi de les faire disparaitre aussi toujours dans un objectif de suppression de mon Big-data. Et je ne suis ni conservateur, ni de nature nostalgique.

Et comme le dit le bandeau du livre de Marie Kondo, La Magie Du Rangement , « Votre nouvelle vie commence après avoir fait du tri »

Et puis je me dis que je voulais retrouver mon cerveau d’avant les réseaux sociaux. Un cerveau bien plus malin puisqu’il a appris à s’en servir et qu’il savait s’en passer.[5]

Et puis je me suis dit que ce serait, au final, un peu comme une « installation » d’un artiste, ou d’un activiste plutôt, du numérique.

Alors, quels sont les rares posts que j’ai laissé ?

J’ai fait une blague à Facebook, je lui ai laissé quelques posts qui ont échappé à sa vigilance ou qui font sens à l’ensemble.

De 2017 :

J’ai laissé une publication d’août d’une utilisatrice de Facebook racontant la suppression de la page Facebook « Paye ton troll » qui dénonçait le cyber-harcèlement sur Facebook, notamment..

J’ai laissé le partage d’un article de blog qui parle de Facebook et de sa censure des féministes radicalEs.

J’ai laissé le post partagé d’une utilisatrice suspendue 7 jours pour avoir partagé un article des Inrockuptibles

J’ai lissé un post d’une utilisatrice; la même que citée ci-dessus, qui sortait alors d’une suspension de 3 jours pour le partage d’un autre article

J’ai laissé une photo où je montre mes tétons percés en soutien aux femmes que tu n’autorise pas, elles, à montrer leurs tétons.

De 2016 :

J’ai aussi laissé la photo du tableau « Womanpower », d’Alex Varenne postée en décembre 2016 qu’il n’est pas question que je censure moi-même, bien qu’elle ne soit pas conforme à ta censure.

J’ai laissé une publication de novembre d’un utilisateur de Facebook racontant la suppression de la page Facebook de AIDES, 1ère association de lutte contre le SIDA en France, en 2016 après 10 jours de déversement de haine de la part de réactionnaires puritains.

J’ai laissé une lettre de René Magritte à un critique car je pense qu’elle aurait pu être destinée aux censeurs de Facebook.

J’ai laissé le post de septembre d’une utilisatrice de Facebook suite à la censure de l’un de ses posts et qui raconte les traitements que Facebook lui fait subir, à elle et à d’autres artistes et féministes.

J’ai laissé aussi celui d’un autre utilisateur de Facebook qui raconte la censure de Facebook  d’un post dénonçant les violences policières.

J’ai laissé un tableau de 1859 de Francois Octave Tassaert, partagé par une utilisatrice de Facebook montrant une scène ou une femme fait l’amour avec trois hommes, clairement explicite et qui pourtant franchit la barrière de la censure.

De 2015 :

J’ai laissé le post activiste antiraciste et féministe allemand qui a fait le tour de Facebook consistant en une photo d’une femme montrant sa poitrine nue pendant qu’un homme tient un message raciste. L’artiste demandant que Facebook censure cette photo pour racisme et non pas pour pornographie.

J’ai laissé la lettre ouverte d’un artiste photographe, pour lequel j’ai posé, qui a vu sa page Facebook supprimée du jour au lendemain parce qu’il y exposait ses nus masculins et féminins.

Et puis un poème-cadeau qu’on m’a fait le soir du 8 mars 2015 que je n’ai pu me résoudre à effacer tant c’est si beau ce que la féminisation d’un texte peut vouloir dire d’un homme.

De 2013 :

J’ai laissé la photo d’une sculpture d’Annette Messager prise à la FIAC (un godemiché réaliste glissé dans un escarpin noir)

Mon mur Facebook est ici

 

[1] « Et si le big data était aussi dangereux que le nucléaire ? Faut-il imaginer une demi-vie pour les données ? »  Jean-Baptiste Soufron http://www.soufron.com/et-si-le-big-data-etait-aussi-dangereux-que-le-nucleaire-faut-il-imaginer-une-demi-vie-pour-les-donnees/

[3] « Ces 10 algorithmes qui dominent le monde », lo Corvisier Duchesne http://fr.ubergizmo.com/2014/05/23/algorithmes-dominent-monde.html?inf_by=59a9cf78681db8a9618b4573

[4] A ce propos lisez cette interview de Tristan Harris par Alice Maruani « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens » http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-le-grand-entretien/20160604.RUE3072/tristan-harris-des-millions-d-heures-sont-juste-volees-a-la-vie-des-gens.html

[5] A lire à ce sujet « Mon cerveau d’avant Internet me manque de plus en plus » de Mona Chollet   http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-internet/20130401.RUE5277/mon-cerveau-d-avant-internet-me-manque-de-plus-en-plus.html

Publicités