« C’est ton père qui a voulu ce prénom. Tu t’appelles François parce qu’il avait travaillé avec un collègue qu’il aimait bien et qui s’appelait François et qui est mort »

Mon père a donc souhaité avoir pendant plusieurs années un fils dont le prénom lui rappellerait un collègue mort. J’y vois pour ma part une attirance, voire un lien homosexuel entre mon père et cet homme dont je ne sais rien d’autre qu’un prénom et le désir de mon père de ne jamais l’oublier.

Il y a plusieurs façons de raconter mon histoire. Il y a celle faite de documents et de témoignages, elle est comptable, elle est rationnelle. Elle dit que j’étais un garçon maigre, un peu dans les nuages, plutôt ouvert mais discret, que mon père est mort pendant les épreuves du bac et qu’ensuite j’ai fait le con quelques mois, avant que ma mère ne m’envoie au service militaire, à 18 ans et 4 mois, d’où je suis revenu intégré à la société au point d’avoir un parcours de vie enviable jusqu’à aujourd’hui. Marié puis divorcé, deux enfants.

Et il y a la mienne, faite des mêmes documents et témoignages, de mes souvenirs et d’un regard critique.

Ma vie, comme toute vie, est unique et exemplaire, mais comme presque toute vie, personne ne viendra s’y intéresser vraiment. Si je veux l’écrire c’est à cause de cela, à cause de son ordinarité mais surtout à cause de son impact sur moi qui me sens si peu « ordinaire » alors que je ne suis rien de si extraordinaire.

Voici.

Il y avait quelque chose de fusionnel entre mon père et moi. Ma mère nous surnommait « Albert et son ombre ». Je me suis beaucoup construit sur cette image d’ombre de mon père. Mais c’est le point de vue de ma mère, son expression. Sur cette seule expression il est difficile de dire s’il s’agit de jalousie ou de mépris, de joie ou de dépit.

Il y a mon prénom, François. Mon père a suffisamment aimé un étranger à la famille et disparu, pour qu’il désire ardemment avoir un fils et qu’il porte son prénom[1]. A mon point de vue non hétérosexuel, j’y vois l’expression d’un désir charnel de mon père pour cet homme.

Ma mère savait cette histoire et n’avait pas de désir d’enfant quand elle a appris sa grossesse. Elle m’a raconté à chaque anniversaire l’anecdote du moment où un chirurgien le lui a appris. Il s’agissait de lui ôter un kyste à un ovaire. A son réveil, le chirurgien lui a dit que tout s’était bien passé et qu’il avait découvert à cette occasion qu’elle portait un « œuf fécondé» de deux semaines dans le même ovaire. J’avais donc déjà vu le jour une première fois, selon ses mots. Puis elle s’empressait d’ajouter que si elle l’avait appris avant elle aurait demandé au chirurgien qui enlève tout, le kyste et l’œuf, pendant qu’il y était.

Ma mère m’assassinait ainsi verbalement à chacun de mes anniversaires.

Puis on passait aux cadeaux, à la vie, aux rires.

(A suivre)

[1] L’autre prénom de notre fratrie que mon père ait choisit est celui d’une sœur. Souvenir également d’un homme portant un prénom quasi épicène.

 

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