« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part »

La, parait-il[1], « légende amérindienne » que Pierre Rabhi nous raconte depuis une bonne vingtaine d’années est-elle une parabole pertinente ? « Faire sa part » est-il un modèle pertinent pour sauver la forêt d’un incendie ?

Une amie a dit un jour « Il ferait mieux d’utiliser son bec pour pincer le cul des mammouths. » Et, si bien entendu, on pourrait lui répliquer que d’autres colibris s’en chargent et que c’est une autre façon de « faire sa part », il n’en reste pas moins que Pierre Rabhi a choisi pour exemple l’effort le plus inutile. Il a également choisi un exemple ou le colibri prend en charge le travail du corps de pompiers qu’une société organise systématiquement. C’est une vision libérale où l’Etat est absent et où l’action individuelle prime sur l’action collective.   Il y a certainement une raison à cela.

Cette question ne lui a jamais été posée.

D’autre part, c’est étonnant comme personne n’a jamais fait une liste des efforts que le petit colibri aurait pu également faire et qui pourraient être plus efficaces.

Un chercheur français[2] a mis au point un test simple qui consiste à noter pendant 5 minutes le plus grand nombre d’utilisations possibles d’un objet posé sous nos yeux, un gobelet par exemple. Le nombre d’utilisations possibles serait un critère de mesure de la creativité.

Personne n’a jamais pensé à le faire avec ce colibri.

Tout le monde ou presque, du MEDEF jusqu’aux écolos,  s’est rangé derrière la seule et unique proposition d’un seul : « faire sa part » en choisissant l’action la plus inutile et la plus individuelle.

C’est un peu con, non ?

J’ai pris 5 minutes pour faire une liste des actions que le colibri peut faire en cas d’incendie, j’en ai trouvé quelques unes (dont deux que c’est même pas moi qui les ai dites) :

  • Apporter ses gouttes d’eau à la con (proposition retenue et validée par l’État, brevetée SGDG).
    1. Tenter de convertir tous les autres colibris qu’en s’y mettant tous, les gouttes d’eau deviendront aussi gros qu’un pipi de chat.
    2. Aller convaincre les chats d’aller paire pipi sur l’incendie.
    3. Proposer aux plus craintifs, qui refusent de s’exposer aux flammes, de pisser dans des violons, que les aigles iraient verser au-dessus des flammes.
    4. Proposer aux plus craintifs, qui considèrent les aigles comme l’un de leurs prédateurs naturels, de se faire protéger par les loups pendant qu’ils pisseraient dans des violons et que les aigles planeraient au-dessus de leurs têtes.
    5. Créer une commission interne au mouvement des colibris pour désigner ceux qui iront parlementer avec les chats, les aigles et les loups pendant que les autres continueront à verser des gouttes d’eau sur la forêt qui brule.
  • Piquer le cul des mammouths pour qu’ils fassent le job pour lequel ils sont payés.
  • S’enfuir de cette forêt comme une famille syrienne fuit sa mort promise (laisser sa part aux autres, de toutes façon elle est trop cuite).
  • Retrouver d’autres colibris et aller se faire une dernière orgie tous ensemble (mettre les parts en commun et YOLO).
  • S’enfuir avec d’autres colibris en faisant des orgies tous ensemble en chemin (joindre l’utile à l’agréable).
  • Aller visiter une autre forêt, dénicher un petit bosquet ou on trouve des petites fleurs à butiner (pendant que certains se sauvent et que d’autres cherchent une solution, ça évite les foules).

[1] Les premières évocation de cette histoire de colibri retrouvées sur internet datent de fin 2000 – début 2001 et sont toujours référencées comme « la légende amérindienne que cite Pierre Rabhi », aucune version de cette légende n’a été trouvée en français comme en espagnol avant cette époque et aucune pour laquelle Pierre Rabhi ne soit cité comme référence.

[2] Benjamin Frantz, ingénieur d’étude du Laboratoire de psychologie de Paris-Descartes, responsable du projet Creative profiler

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