Cher blog, mon bon vieux blog, ça fait bien longtemps que je ne t’ai pas donné de nouvelles.

Je viens vers toi parce que j’ai besoin de te raconter ce qui nous arrive. J’ai besoin d’expurger. Ne m’en veux pas si cette fois c’est le bordel dans ma tête, s’il n’y a pas de message, de revendication, d’expression de ma colère ou de ma joie. C’est comme ça, ma tête est encombrée par des images, des instants. Faut que je te raconte.

Vendredi 13 novembre, j’ai passé ma soirée dans un bar, boulevard de Rochechouart à Paris. Avec quelques copines et copains on y fêtait l’anniversaire de l’un de nous.

Il est sympa ce bar. Les murs sont recouverts d’écrans TV qui diffusaient ce vendredi là, le match de foot France-Allemagne et des OSS-117, des vieux d’André Hunebelle et « Rio ne répond plus » avec Jean Dujardin. Pour la soirée le punch – qui déchirait- était gratuit et à volonté. Et puis il y avait une grande table-écran vidéo où l’on pouvait jouer à « Fruit ninja » un jeu qui consiste à trancher des fruits qui jaillissent à coup de sabre tout en évitant des bombes qui s’y mélangeaient aléatoirement.

Bref, potes, foot, alcool, jeux-vidéo et auto-ironie sur l’image des services secrets français grâce à Jean Dujardin. Une soirée parisienne typique, telle qu’on en vit aussi dans le 20ème, le 10ème, le 11ème et tous ces coins parisien à « bobos » que la mère Le Pen exècre.

Un bar, comme un stade de foot ou une salle de concert, tu vois, ça sert à la même chose. Ce sont des lieux où tu retrouves des potes de toutes origines, de toutes confessions, de tous sexes et de toutes sexualités pour simplement vibrer à l’unisson avec eux.

Bon voilà, pendant que j’étais pompette et rigolard, pendant que je jouais à un jeu ultra non violent, pendant que Jeannot Dujardin (un mec qui navigue lui aussi dans les bars du 11ème) me faisait marrer, pendant que 22 gars tapaient dans une balle, ça a commencé là-bas dans mon ancien quartier.

Dans une soirée, il-y-a toujours quelqu’un qui matte facebook, twitter, ou Grindr sur son smartphone. C’est ça aussi la convivialité. Même loin de tes potes, tu restes avec. Et si un connard te dit que t’es un geek, ben c’est juste un connard qu’a pas de potes sur les réseaux sociaux, il ne peut pas comprendre. Tu le calcules pas, tu le laisses dans sa misère.

Bon, donc là c’est Chloé… (ouais, des Chloé t’en connait plein, c’est générationnel. En passant il signifie « jeune pousse » ou « herbe naissante », tu savais ça ?). C’est Chloé donc qui nous a dit qu’il y avait eu des explosions au stade de France et une fusillade dans un bar au coin de la rue de Charonne et de la rue Faidherbe.

Ah, merde, c’est à 100 mètres de mon ancien appartement. Je connais sûrement ce bar et il y a peut-être des gens que je connais qui y sont. Merde, merde, merde.

Bon, ça doit être du nawak pour le stade de France et un règlement de compte pour ce bar, je me dis. Je me dis ça parce que les hoax, c’est générationnel aussi. T’as toujours un débile pour faire tourner un truc moisi depuis que Facebook et Twitter existent. Et je suis du genre méfiant, tu vois.

Ah, et puis « Le petit Cambodge ». Merde mais c’est quoi ce délire ?

Oh, putain, Le Bataclan ! Et Jean-Marc qui y était et qui poste ça sur Facebook à 22H19 : « A côté du Bataclan. Quartier bouclé. Police, ambulances. » et ça à 22h59 : « A tous mes amis, je suis avec XXX nous sommes barricadés dans son appartement avec une touriste américaine récupérée du resto de la fusillade. Nous avons été dirigé par le personnel du « plein soleil » dans un premier temps dans la salle d’un resto a proximité du Batacalan avant de courir pour nous calfeutrer dans l appartement de XXX  proche Bataclan. La police est partout. Nous avons dit aux gens de rentrer chez eux en proposant hospitalité. Certains hésitent et restent sur place. Aux citoyens aux alentours prenez les gens chez vous »

On a choisi de rentrer avec ma compagne. Bon, on était crevés faut dire. Et ivres suffisamment. Et inquiets beaucoup.

Dans la rue, c’était comme tous les autres soirs dans le quartier. On a marché paisiblement vers le métro Pigalle sans presser le pas.

Dans le métro, c’était bizarre comme ambiance. Des annonces de stations fermées, République, Filles du calvaire, St Sébastien Froissart, le changement avec la ligne 8 fermé à Strasbourg-St-Denis. Des noms de stations qui te parlent quand tu sors le vendredi soir à Paris pour aller à un concert ou boire des coups entre potes.

Ambiance de guerre à Boboland. (Bon, là toi tu sais,  mais faut que j’explique : je revendique d’être un bobo. Parce que justement être bobo c’est tout ce que conchient les extrémistes de tous poils : le FN, les ultra-conservateurs, les cathos traditionalistes, les homophobes et jusqu’aux gauchistes jacobinistes.)

C’est mon identité qu’on attaquait vendredi.

Dans la rame de métro du retour, on a parlé COP21 avec les voisins de banquette. (Parce que si tu sors jamais le vendredi et le samedi soir à Paris, tu peux pas savoir que ça arrive souvent que les gens se parlent dans le métro quand un peu d’alcool les a désinhibés et que la pression du boulot n’est plus là.) . Mon smartphone captait mal et celui de ma compagne avait la batterie à plat, mais avant on a quand même vu les statuts Facebook qui pleuvaient : « Je suis safe« , « Je vais bien« , etc. Des potes, des connaissances, rassuraient leurs amiEs et leurs proches.

Et puis on est arrivés à notre appartement et on a regardé I-télé et internet.

Et on a répondu aux SMS de nos enfants et de nos amiEs qui s’inquiétaient d’être sans nouvelles de nous. « On est rentrés, tout va bien« .

Tout ne va pas bien, non. Mais tu ne dis pas ça à une ado de 13 ans qui a peur ou à unE amiE qui s’inquiète. Tu rassures l’ado, c’est ton job d’adulte. Tu rassures tes amiEs, ça sert à ça les amiEs. Tu dois leur dire que la peur se surmonte. Et si tu mens un peu, c’est pardonnable. Personne ne t’en voudra. Ce qu’elle veut l’ado, ce qu’on veut touTEs, c’est être rassuréEs, pas partager des craintes inconscientes.

Tout ne va pas bien, donc. Des connards s’en sont pris à un symbole. Celui du plaisir, de la joie, de la fête. Pas la Tour Eiffel et ses tour-istes (ouais, le jeu de mot est nase…). Pas une église, pas un temple, pas un ministère, lieux austères de pouvoir. Non, ils ont attaqué un stade, une salle de concert, des bars. Des lieux de vie, des lieux populaires, des lieux « d’abomination et de perversion » comme ils disent.

Il n’ont pas attaqué une nation, il s’en sont pris à un peuple. Sans discernement ils ont tué des hommes et des femmes de toutes origines, de toutes confessions, de toutes sexualités, d’opinions politiques multiples mais dont le point commun était l’envie de convivialité, de rires et de plaisir de vivre.

Depuis, c’est prières, drapeaux et tout le reste. Je ne vais pas vomir tout ça, chacunE ses réflexes, mais franchement c’est pas mon réflexe premier. Mon réflexe premier c’est de me recueillir, de penser aux morts, puis de continuer à rire, boire, chanter et danser avec des potes. Ne rien arrêter, continuer à vivre pour leur dire MERDE MERDE MERDE et qu’ils l’entendent et qu’ils sachent ce que Liberté, Égalité et Fraternité veulent dire. Et « Fluctuat Nec Mergitur » aussi, par la même occasion.

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