C’est en fumant sa troisième clope du matin que ça lui était venu. Comme ça, tout d’un coup, il s’était mis à comprendre des trucs.

Cette clope il la prenait après les 3 cafés allongés qu’il s’était enfilé dans la cuisine en glandant sur Facebook ou en lisant les derniers mails qu’il avait reçu. Pieds nus sur le béton du balcon en regardant le mur d’immeubles de l’autre côté du périf. Les premiers frissons de la journée, les premiers moments ou sa carcasse reprenait vie.
Bientôt 54 ans. 54 berges comme disait son père.

Berges, putain, il venait de comprendre le sous-entendu du mot. T’avances, le paysage change autour de toi, t’accostes de temps à autres pour te poser un peu, arrêter de ramer. Et un matin, en pyjama sur un balcon tu réalises que tu n’as fait que voyager toujours dans la même direction, que les trucs que t’aimais quand t’étais môme n’existent plus, que t’aimes pas grand-chose des trucs d’aujourd’hui et que tu te demandes bien comment tout ça va finir. T’aimeras plus rien ou presque, des trucs de vieux que t’auras déjà écouté, lu, touché, gouté, senti déjà des milliers de fois. Tu seras désabusé, repus, flétri. T’auras envie de rien d’autre qu’on te foute la paix. Que tout ça stoppe, que quelque chose d’exaltant se passe, d’avoir le gourdin au réveil quoi. Pas la tête dans le pâté et l’envie de pisser. Au bout du bout on est tous Jeanne Calment. Elle avait connu Vincent Van-Gogh et le seul truc qu’elle a pu dire de lui c’est que c’était un «fada, laid comme un pou». Comme son prof au lycée qui disait de Boris Vian avec qui il avait travaillé à l’AFNOR, « C’était un gars sympa ». Lui il avait bossé 2 ans dans le même service administratif avec Michel Houellebecq, et tout ce qu’il pouvait en dire c’est la même chose que Jeanne Calment, il remplaçait juste fada par con.

Son père avait un rituel. Tous les soirs après dîner, il allait fumer sa clope au fond du jardin. Tout seul face au mur du voisin, devant l’endroit où il avait enterré sa chienne. Debout, la main gauche dans la poche, seul, peinard. Fallait pas venir lui causer de rien. C’était son moment à lui. Le moment où ses pensées étaient les siennes, pas perturbées par un bavardage ou un truc à faire dans la foulée. 5 minutes de rien tout seul chaque jour.

Et là c’était pareil, ces 5 minutes il les dégustait le matin. Et le parallèle lui avait fait prendre conscience que tout avance vers le néant. Du néant a surgit le big-bang et depuis c’est le foutoir. La grande marche vers le nawak. Prend l’humanité par exemple, regarde le niveau de connaissance d’elle-même qu’elle a atteint et demande toi à quoi ça lui sert. Cherche pas trop, ça ne lui sert à rien d’autre qu’à se dire que l’humain est de moins en moins con sur ce qu’il est tout en continuant à rester con avec les autres. A s’entretuer pour avoir de quoi manger, du pétrole et la chatte de la voisine. La crèmerie, le beurre, l’argent du beurre, le cul de la crémière et celui des clientes. Seulement ça ? Ben non, aussi pour que la crémière lui fasse la cuisine, qu’elle lui lave ses slips et qu’elle fasse taire les mômes pendant qu’il regarde le match.
Bref, ça lui était revenu comme ça. Il avait pensé à son père, seul au fond du jardin et s’était souvenu qu’il disait : « La vie est une tartine de merde et on en mange un petit peu chaque jour. » Et il avait ressenti le goût de la tartine pour la première fois, 40 ans après la mort de son père.

Comme son père, après une enfance pourrie par sa mère et le décès de son père il s’était marié et ça avait été une vie de routine paisible avec sa femme et les mêmes problèmes que tout le monde. Quand il était gosse, il voulait qu’on l’aime et une fois adulte et aimé, il lui restait quoi à vouloir ? Quand tu es en mode survie pendant l’enfance, tu ne t’habitues jamais à vivre peinard. Tu cherches toujours ce qui va se mettre à déconner, d’où vont venir les coups et surtout, qui va les donner.

Quand tu as eu une enfance comme ça, t’es pas fait pour le confort, t’es fait pour vivre dans le maquis. T’es fait pour être Virginie Despentes, pas Jeanne Calment.

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