Une série de 6 articles de Catherine Vincent dans Le Monde, en aout 2009

Masculin/Féminin 1/6 : « Il était une fois deux sexes »

« La nature est ainsi faite : l’humanité se divise entre hommes et femmes. Cette ligne de partage structure tout notre système de pensée. Religions et mythologies ont établi un rapport immuable entre genre et sexe. Mais cela n’allait pas de soi…
Cela aurait pu être plus simple. Ou plus compliqué. Nous aurions pu n’en avoir qu’un seul, qui se serait suffi à lui-même. Ou trois, ou quatre. Ou un nombre variant selon les saisons. En mammifères que nous sommes, ce fut deux. Deux sexes. Féminin, masculin. L’un portant les enfants dans son ventre, l’autre lui donnant la semence sans laquelle rien ne pourrait germer. Cela fait des dizaines de millénaires que cela dure, que l’espèce humaine tente de se débrouiller avec cette dichotomie constitutive. Avec cette familière étrangeté. Avec ce semblable différent. D’une différence si essentielle à la vie qu’il a fallu convoquer tous les mythes, toutes les religions, pour tenter de lui donner sens. »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/04/masculinfeminin-16-il-etait-une-fois-deux-sexes/

Masculin/Féminin 2/6 : « Homo Eroticus »

« De même, c’est parce que les hommes ne peuvent être certains de leur paternité, alors que les femmes cherchent avant tout à garder un compagnon pendant le long élevage de leurs enfants, que les affres de la jalousie s’exprimeraient différemment dans l’un et l’autre sexe – le « fort » souffrant de la trahison sexuelle, le « faible » de la trahison sentimentale… Une interprétation de nos différences qui séduit assurément le public (en témoigne le succès des publications expliquant pourquoi les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars), mais qui ne tient guère la route.

D’une part parce que la description de ces comportements stéréotypés ne correspond pas à ce que l’on trouve chez les autres primates – pourtant équipés, grosso modo, des mêmes règles reproductives que nous -, parmi lesquels s’observent de multiples formes de systèmes sexuels, familiaux et sociaux. D’autre part parce qu’ils servent trop bien l’idéologie machiste, toujours dominante dans nos modes de pensée, pour ne pas être sujet à caution. »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/05/masculinfeminin-26-homo-eroticus/

Masculin/Féminin 3/6 : « Féminin trop singulier »

« « Dans ces textes comme dans tant d’autres, l’ordre de coordination des termes signifiant les notions de femme et d’homme est quasi systématiquement en faveur de l’homme », constate-t-elle, en ajoutant, perfide, qu’on dit plus spontanément « Paul et le chien » que « le chien et Paul ». Autre constante : lorsqu’il s’agit de désigner un ensemble d’individus, la référence au groupe des femmes est toujours indirecte, c’est-à-dire relative au groupe des hommes, lui-même représentant absolu de l’ensemble désigné. Quitte à aboutir à une contradiction logique, comme dans cette incroyable phrase de Claude Lévi-Strauss : « Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. » Conclusion de Claire Michard : l’homme est pleinement déterminé par son humanité, la femme par son sexe. »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/05/masculinfeminin-36-feminin-trop-singulier/

Masculin/Féminin 4/6 : « Poupées roses et autos bleues »

« Si le biologique joue si peu dans l’affaire, pourquoi diable les petites filles continuent-elles à jouer à la poupée et les garçons aux petites voitures ? Ceux qui sont aujourd’hui les plus à même de répondre travaillent dans une discipline à peine trentenaire : les « études de genre » (gender studies). Nées dans les années 1970, elles ont permis d’accumuler une foule de données, qui, toutes, montrent l’importance de l’apprentissage, des codes culturels et de l’imprégnation idéologique dans l’adoption des comportements de « genre ».

A l’école suédoise de Järfälla, la chercheuse dépêchée par le programme gouvernemental sur l’égalité des sexes a vite compris ce qui se passait. Après avoir longuement filmé les activités des enfants, leurs relations avec les adultes et le déroulé des repas, elle a livré ses conclusions aux éducateurs : sans le vouloir, ces derniers réservaient aux filles et aux garçons un traitement bien différent. Aux premières, l’obligation de se tenir tranquilles, d’être sociables et attentives aux autres. Aux seconds, l’encouragement aux activités physiques et la permission de réclamer haut et fort. »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/06/masculinfeminin-46-poupees-roses-et-autos-bleues/

Masculin/Féminin 5/6 : « Science du sexe et sexe des sciences »

« Au milieu des années 1960, le beau modèle connaît cependant une exception : les babouins de la forêt ougandaise d’Ishasha, observés par la primatologue Thelma Rowell, s’enfuient dans le plus grand désordre à la vue des prédateurs, chacun selon ses propres capacités. « Ce qui veut dire les mâles loin devant, et les femelles, encombrées de leurs petits, peinant à l’arrière », précise Vinciane Despret. Elle constate également qu’il ne semble pas y avoir, dans cette troupe, de hiérarchie entre mâles et femelles. Quelques années plus tard, une autre femme, Shirley Strum, complète la démonstration avec les babouins kényans de Pumphouse. « La domination des mâles est un mythe », affirme-t-elle. La controverse enfle. Jusqu’à ce que la fine fleur de la primatologie admette ce que personne n’avait compris jusqu’alors : ce ne sont pas les conditions de vie des babouins qui les rendent agressifs et hiérarchisés, mais les conditions d’observation.

« La dominance et la compétition qu’elle est censée réguler n’émergent bien que dans deux conditions très particulières, précise Vinciane Despret. Les recherches en captivité, et celles où les animaux sont observés en liberté, mais nourris par les chercheurs pour être approchés. » La domination des mâles chez les babouins ne serait donc qu’un artefact. Et peut-être, comme le suggérait Thelma Rowell, le résultat d’une forme inconsciente d’anthropomorphisme… »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/08/masculinfeminin-56-science-du-sexe-et-sexe-des-sciences/

Masculin/Féminin 6/6 : « Ni lui ni elle … alors qui ? »

« « A mesure que j’écoutais mes patients, dit-il, j’ai commencé à comprendre que les médecins, en voulant les mettre dans une norme anatomique, leur imposent en fait une norme cicatricielle. Qu’un vagin fabriqué à coups d’opérations n’a pas de sensibilité, qu’un pénis non fonctionnel est très pénible. Et qu’il vaut parfois mieux une sexualité hors normes qu’une adéquation à la pénétration, si celle-ci doit être au prix d’une insensibilité des zones génitales. » Aujourd’hui, François Ansermet prône que la question de l’assignation à un sexe ou à un autre « reste ouverte et soit examinée au cas par cas ». Il insiste sur l’importance que revêt, dans ce domaine, la prise en charge globale de la famille et de l’enfant. Tout comme Claire Fékété, pour qui « l’information des parents doit être totale, claire et complète, et doit être donnée régulièrement à l’enfant dès qu’il est en âge de l’entendre ».

Qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ? Au-delà de la prise en charge médicale, la question de fond que posent ces troubles de l’identité sexuelle reste peu débattue en France. L’excellente enquête sur l’ « intersexuation » que vient de publier le journaliste indépendant Julien Picquart, Ni homme ni femme, n’en prend que plus d’intérêt. Pour la première fois, une quinzaine de personnes y racontent leur quotidien, leur parcours, les traitements qu’ils ont reçus, leur vie sentimentale et sexuelle. Leurs pathologies sont différentes, leur âge, leur contexte familial et social également. Mais leurs questions sont toujours les mêmes. Quelle importance doit-on accorder aux organes génitaux ? N’y a-t-il vraiment que deux sexes ? Jusqu’à quel point peut-on décider de son devenir, au-delà de ce qui nous détermine ? »

http://colblog.blog.lemonde.fr/2009/08/09/masculinfeminin-66-ni-lui-ni-elle-alors-qui/

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