Le 16 septembre dernier j’ai été cambriolé. Ça arrive à beaucoup de monde, je ne vais pas vous raconter combien c’est pénible et dur à vivre. La seule chose dont je voudrais parler ici c’est la conséquence personnelle de ce cambriolage.

Le voleur m’a pris tout mon matériel informatique. Mon ordinateur et les disques durs sur lesquels j’avais sauvegardé tous mes souvenirs personnels ; textes, photos,vidéos, musique…

Je n’ai plus de souvenirs, plus de passé. Disparus les 3 ou 400 CDs que j’avais passé des nuits à numériser en mp3. Disparus tous les textes que j’avais écris depuis 10 ou 15 ans, souvenirs racontés, petits billets d’humeur, roman jamais publié, roman inachevé, nouvelles et fabulettes, lettres d’amour envoyées ou reçues. Disparue cette généalogie familiale et ses documents scannés qui racontaient les parcours de deux familles, celui d’immigrés arméniens et celui de paysans Bretons et Normands, venus s’installer en banlieue parisienne pour fuir la misère de leur campagne et découvrir celle de la ville. Disparues les quelques vidéos de mes enfants ; anniversaires, moments de bonheur partagé et autres témoins d’un passé heureux. Disparues toutes mes photos depuis 1994, année de l’achat de mon premier appareil photo numérique.

A la différence de la plupart des personnes à qui il arrive la même chose, j’imagine chaque jour quelque part dans le monde, je ne possédais rien d’autre. En 2010 j’ai quitté femme et enfants pour une nouvelle vie. Je n’avais emporté avec moi que mes disques, mes livres, mes vêtements et mon ordinateur.  J’ai déménagé 4 fois par la suite et pour m’alléger encore, j’ai numérisé et revendu tous mes disques et j’ai revendu 90% de ma bibliothèque.

Bref, hormis mes vêtements et les quelques livres qui me restent, l’essentiel de mon histoire était contenue dans les disques durs qu’on m’a dérobés.  Après quelques jours de résistance j’ai craqué. J’ai fini par pleurer parce que les seules traces de mon histoire passée ne vivaient plus que dans ma mémoire. Je ne pourrais plus m’y replonger au détour d’une visite de mon disque dur. Je ne pourrais plus montrer les photos de mes enfants encore petits à un-e ami-e curieux-se. Je ne pourrais plus écouter la voix de mon père, mort en 1979, enregistrée à son insu et tel qu’il était au quotidien…

Il me restait mon téléphone et les quelques photos prises avec lui depuis deux ans. Les centaines de SMS échangés ces deux dernières années. Mon histoire d’amour de sa naissance jusqu’à ce jour.

On me l’a volé jeudi dernier.

Depuis jeudi je suis devenu un homme sans passé. Je vis dans un appartement qui ne contient aucune trace de mon passé de ma naissance, en 1961, à mon arrivée dans les lieux, il y a 1 an.

Quelques livres, quelques vieux vêtements offerts, un ou deux objets du quotidien, voilà désormais tout ce qui me reste de ma vie d’avant jeudi dernier.

Et puis j’ai lu « Libellé. Archivé« * de @catnatt et j’ai réalisé que mes histoires d’amour, de sexe et d’amitié avaient elles aussi disparu :

Quelques vieux mails échangés avec Corinne, avec Véronique, avec Hélène, avec Carole et les quelques mails échangés avec Niki, l’amour d’adolescence retrouvée un jour de 2008 au hasard de mes pérégrinations sur internet. Et ma vieille correspondance avec Sophie, avec Fabien, avec Pierre… Les milliers de SMS échangés avec Florence, les centaines avec Hélène, les dizaines avec Carole, avec Anne, les quelques-uns avec Virginie, avec Sylvie qui se faisait appeler « Léonie », avec Nathalie. Cette journée magique ou Alexandra me redonnait le sourire ce 3 novembre 2010, me redonnant le goût de vivre. Ce smiley, ce petit mot d’amitié, ce « bisou » à la fin du SMS d’une femme que j’admire et qui ne le savait pas encore. Ma vie est faite d’échanges épistolaires avec des femmes, amantes, amies, copines…

Ma vie ne se conjuguera plus qu’au présent et au futur. Le passé-simple, l’imparfait et le plus-que-parfait sont désormais bannis de mes traces numériques.

Catherine, comme je te comprends. Comme tu as bien fait d’effacer toutes ces correspondances. Comme j’aurais du le faire moi-même depuis longtemps déjà. Mais comme c’est douloureux quand cela est subi, infligé. Je le vis comme une sanction, comme une négation de mon existence.

Il me faudra du temps pour accepter. Pour conduire ma vie sans ce rétroviseur dans lequel je jetais un coup d’oeil de temps à autre. J’y arriverai. Après tout, que restait-il à mes grands-parents quand les turcs rasèrent leur village et les déportèrent dans un camp à plusieurs centaines de kilomètres ? Que possédait ma grand-mère quand elle cannait des chaises sur les marchés pour obtenir de quoi se loger et nourrir les enfants qu’elle avait eu avec ces hommes, morts avant d’avoir pu construire une vie tranquille avec elle ?

Petit-fils d’immigrés ayant vécu 1 génocide, 2 guerres mondiales et 3 exodes ; petit fils d’une normande et d’un breton ayant fui une misère pour en vivre une autre en ville ; je leur dois de continuer, de ne pas interrompre ma route à la première épreuve, si difficile fût-elle à vivre.

Mon passé numérique a commencé jeudi dernier.

* Backspace : la touche du clavier qui efface ce qui précède.

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