« Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leur conséquence »
Thomas, W. I. and Thomas D. S., « The Child in America : Behavior problems and programs », Knopf, 1928, p. 572.

Je découvre aujourd’hui le théorème de Thomas, bien connu des sociologues.

Après une petite recherche sur le web, j’ai découvert cet article du Monde diplomatique « La production de la croyance politique » que je vous invite à lire si vous vous intéressez aux sondages et à leurs effet dans l’opinion publique.

En voici un passage (j’ai graissé le plus évocateur) :

Dans l’univers incertain de la politique, les spin doctors se présentent en sorciers disposant d’une sorte de martingale. Il faut bien qu’ils croient en ce qu’ils vendent, il le faut d’autant plus qu’ils vendent des recettes, voire des ficelles, appuyées sur un peu de science et beaucoup d’intuition. Ils peuvent d’autant moins douter qu’ils ont plus de raisons de le faire. Dans leur propre espace de concurrence, l’assurance est une qualité nécessaire. « La formule de Thomas », ainsi appellerons-nous le dispositif performatif qui vise à faire l’opinion en la disant, de manière juste ou erronée, mais toujours pour faire advenir ce qu’on souhaite, en le disant, et l’on parle alors de prophétie autocréatrice, ou l’inverse de ce que l’on dit, et l’on parle de prophétie autodestructrice. Dans le premier cas, les sondages performatifs cherchent à activer l’effet de bandwagon (prendre le parti du gagnant) en annonçant les progrès d’un candidat pour l’accentuer voir le créer de toute pièce. Ils s’appuient sur l’envie de croire aux bonnes nouvelles et, en les annonçant, contribuent à les produire. Les candidats comme les électeurs préfèrent la perspective de la victoire. Inversement, montrer le recul d’un candidat, c’est risquer de le provoquer ou de l’amplifier en poussant des électeurs à s’interroger sur la pertinence de leur soutien prévu à un candidat abandonné par d’autres et ayant de moins en moins de chances de gagner. Probablement est-ce cette dynamique de débandade que les candidats craignent le plus. Il n’y a pas de mécanique univoque quand une évolution négative, comme le resserrement des écarts, sert à l’inverse à mobiliser les énergies autour du candidat menacé selon l’effet d’underdog.

On comprend, assez facilement, que plus vous présentez un candidat comme le futur gagnant d’une élection, plus vous augmentez ses chances de remporter l’élection. A l’inverse, on peut amplifier la chute d’un candidat en le présentant en perte de vitesse.

Ce qui est intéressant, c’est que la réalité de départ importe peu. Le discours performatif suffit à créer une réalité au fil du temps, des sondages et des rumeurs. Pourquoi voter pour quelqu’un dont on dit qu’il va perdre ? Pourquoi gaspiller son vote ? Plus fort que la rengaine du « vote utile », le « vote gagnant » permet à tout électeur d’espérer se trouver dans le bon camp au soir de l’élection.

 

 

 

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